Longtemps présenté comme un levier de diversification économique, le tourisme intérieur au Gabon peine pourtant à s’imposer comme une réalité accessible pour la majorité des citoyens. Entre coûts élevés, infrastructures limitées et offre encore mal structurée, voyager dans son propre pays relève, pour beaucoup de Gabonais, d’un privilège plutôt que d’un droit.
Porté par les autorités, notamment à travers le ministère du Tourisme et l’action de l’Agence gabonaise de développement et de promotion du tourisme et de l’hôtellerie (Agatour), le tourisme intérieur est censé stimuler l’économie locale, valoriser les richesses naturelles et renforcer l’identité culturelle. Le Gabon, avec ses parcs nationaux, ses plages et sa biodiversité exceptionnelle, possède en effet des atouts indéniables. Mais entre la vision institutionnelle et la réalité du terrain, l’écart reste significatif.
Des coûts dissuasifs pour les nationaux
Premier obstacle majeur : le prix. Dans plusieurs destinations prisées comme Loango, Lopé ou encore Ivindo, une nuitée dans un lodge ou un hôtel peut atteindre des tarifs comparables à ceux pratiqués à l’international. Pour un salarié moyen gabonais, ces coûts sont difficilement soutenables.
Pour beaucoup, le tourisme n’est pas accesible à tous. « Le tourisme au Gabon c’est pour les riches. Entre les prix des billets d’avions et ceux des endroits qu’on veut visiter, si tu n’as pas un budget conséquent, tu ne verras pas grand-chose. Pour faire trois jours quelque part, limite il faut cotiser pendant un an. », a indiqué Roger Bertrand, un usager régulier.
À cela s’ajoutent les frais de transport, souvent élevés en raison de l’état des routes ou du recours à l’avion, les coûts des activités touristiques, notamment les safaris, les excursions guidées et les dépenses annexes. Résultat : le tourisme intérieur devient un produit de luxe, majoritairement consommé par une clientèle expatriée ou aisée.
Infrastructures et accessibilité : un frein structurel
Au-delà des prix, l’accessibilité des sites touristiques pose un véritable problème. Plusieurs destinations emblématiques restent difficiles d’accès en raison du mauvais état des routes, voire de leur inexistence. En saison des pluies, certains axes deviennent impraticables, isolant de facto des zones à fort potentiel touristique. Ce déficit d’infrastructures limite non seulement la fréquentation, mais renchérit également les coûts logistiques pour les opérateurs, qui répercutent ces charges sur les clients.
Hébergements : une offre peu adaptée au marché local
L’offre hôtelière, bien que présente, reste largement orientée vers une clientèle haut de gamme. Les établissements proposant des tarifs intermédiaires ou abordables sont rares, notamment en dehors des grandes villes.
Braddy Jordan, acteur du secteur touristique, nuance ce constat. « Il y a des moyens pour se déplacer plus abordable, des sites aussi moins coûteux et pour finir des hôtels avec de meilleurs coûts. Ce qui coûte cher en général, ça va être les hôtels plus luxueux, le transport privé (voiture privée au lieu du bus) ou l’avion. Et les activités safari qui sont organisées par un lodge. Exemple : aller à l’arboretum avec un guide va coûter moins qu’aller faire du quad à l’autre côté (pointe) pendant la journée avec une logistique de fou. Il y a donc du tourisme pour toutes les poches, mais toutes les activités ne sont pas forcément bien valorisées. », a-t-il indiqué.
Cette nuance montre que le problème n’est pas seulement celui du pouvoir d’achat, mais aussi de la communication et de la structuration de l’offre touristique. Le Gabon regorge de richesses culturelles : rites traditionnels, gastronomie, artisanat, festivals… Autant d’éléments qui pourraient constituer le socle d’un tourisme intérieur vivant et accessible. Mais là encore, la structuration fait défaut. Les circuits culturels sont peu développés, mal promus, et souvent absents des offres touristiques classiques, qui privilégient les safaris et les expériences nature à forte valeur ajoutée.
Guides touristiques : un enjeu de formation et d’ancrage local
Autre paradoxe : dans plusieurs sites touristiques, les guides ne sont pas toujours issus des communautés locales. Cette situation pose un double problème : d’une part, elle limite l’authenticité de l’expérience, et d’autre part, elle prive les populations locales de retombées économiques directes.
Le manque de formation professionnelle dans le secteur touristique accentue cette problématique. Structurer une filière de guides locaux qualifiés apparaît aujourd’hui comme une nécessité pour un développement inclusif du tourisme.
Vers un tourisme intérieur plus inclusif ?
La question mérite d’être posée sans détour : le tourisme intérieur est-il aujourd’hui accessible aux Gabonais ? Si les initiatives existent, notamment du côté d’Agatour et du ministère du Tourisme, elles doivent encore être renforcées et surtout adaptées aux réalités socio-économiques locales.
Réduire les coûts, améliorer les infrastructures, diversifier l’offre d’hébergement et investir dans la formation sont autant de pistes pour rendre ce secteur plus inclusif. Car au-delà de l’enjeu économique, il s’agit aussi d’un enjeu social et identitaire : permettre aux Gabonais de découvrir, comprendre et s’approprier leur propre patrimoine. À défaut, le tourisme intérieur risque de rester une vitrine tournée vers l’extérieur, inaccessible à ceux-là mêmes qu’il devrait d’abord servir.

