Ce vendredi 20 mars 2026, au lendemain de la période de jeûne du Ramadan, Libreville s’est réveillée dans un calme étrange. Pour celui qui marche dans nos rues ce matin, le constat est immédiat : les carrefours sont déserts, le ballet habituel des taxis s’est arrêté et les rideaux de fer des boutiques de quartier restent baissés. Ce n’est pas une surprise, c’est ce qui arrive à chaque grande fête religieuse. Mais ce silence, au-delà de la fête, nous raconte une histoire plus profonde sur nous-mêmes.
Il suffit de chercher un transport ou de vouloir acheter son pain au coin de la rue pour comprendre. La ville semble avoir suspendu son souffle. Ce ne sont pas seulement des commerces qui sont fermés, c’est tout un pan de notre quotidien qui s’est figé. De la petite restauration de rue aux services de transport, ces métiers de proximité qui font battre le cœur de la cité sont aujourd’hui au repos.
Ce constat nous met face à une réalité : notre confort quotidien repose en grande partie sur les épaules de communautés étrangères. Lorsqu’elles s’arrêtent pour célébrer leur foi, c’est toute notre organisation urbaine qui se retrouve à l’arrêt, révélant une fragilité que nous ne voyons plus le reste de l’année.
Ce vide dans les rues de Libreville résonne avec une ambition claire pour le pays. Depuis son accession à la tête du Gabon, Brice Clotaire Oligui Nguema accompagne une dynamique de réappropriation de la souveraineté économique et de renforcement de la fierté nationale. Cette ère se caractérise par des mesures visant à remodeler le paysage économique au profit des Gabonais, en les encourageant à s’investir dans tous les secteurs d’activité.
L’objectif est de faire en sorte que ces secteurs « de la rue », piliers de notre autonomie, soient pleinement investis par les nationaux. Un pays se construit aussi au volant des taxis et derrière les comptoirs. Occuper ces espaces, c’est s’assurer que le rythme de notre existence reste fluide en toute circonstance.
Se réapproprier son pays, c’est accepter d’en être l’acteur à tous les niveaux. La « gabonisation » n’est pas qu’une affaire de lois, c’est une question d’occupation du terrain. Pour que notre capitale garde son élan chaque jour de l’année, il est temps que les nationaux redonnent vie à ces secteurs essentiels.
Mais cette ambition, aussi légitime soit-elle, ne peut se décréter sans poser les conditions de sa réussite. Réinvestir ces métiers suppose un accès réel au financement, à la formation, à des cadres réglementaires clairs et à une valorisation sociale de ces activités souvent perçues comme précaires. Or, dans les faits, ces obstacles demeurent : difficulté d’accès au crédit, informalité persistante, absence de structuration de certains secteurs et faible attractivité pour une jeunesse en quête de stabilité.
Dès lors, faire reposer la responsabilité uniquement sur les nationaux reviendrait à ignorer les dynamiques économiques qui ont progressivement installé ces équilibres. Les communautés étrangères occupent ces espaces aussi parce qu’elles ont su s’organiser, investir et répondre à une demande que le système local n’a pas suffisamment structurée.
Réinvestir ces métiers, c’est donc plus qu’un appel patriotique : c’est un chantier économique et social profond. À défaut, le risque est de voir se répéter les mêmes scènes, où l’arrêt momentané de certains acteurs paralyse toute une ville. Et au fond, la vraie question reste posée : voulons-nous simplement reprendre ces espaces, ou sommes-nous prêts à créer les conditions pour qu’ils tiennent durablement, entre les mains de ceux qui prétendent les occuper ?

