Symbole majeur du patrimoine oral d’Afrique centrale, le Mvett, à la fois instrument de musique, épopée et vecteur de savoirs ancestraux, traverse aujourd’hui une zone de turbulences. Longtemps transmis de génération en génération au sein des communautés fang au Gabon, en Guinée équatoriale et au Cameroun, cet art total semble fragilisé par les mutations sociales et culturelles contemporaines.
Au cœur des inquiétudes : le désintérêt croissant des jeunes générations. Dans un monde dominé par l’instantanéité et les technologies numériques, l’apprentissage du Mvett, exigeant et long, peine à séduire. « Devenir maître du Mvett demande des années d’initiation, de discipline et de transmission orale. Aujourd’hui, peu de jeunes sont prêts à s’engager dans un tel parcours », confie Nzong Biang, traditionaliste. Attirés par les réseaux sociaux, les musiques urbaines et les contenus digitaux, beaucoup de jeunes se détournent de cet héritage culturel jugé, à tort ou à raison, éloigné de leurs réalités.
Autre facteur préoccupant : la raréfaction des maîtres initiés. Dépositaires d’un savoir complexe mêlant mythologie, histoire, philosophie et musique, ces gardiens de la tradition se font de plus en plus rares. Leur disparition progressive, sans relève assurée, menace directement la chaîne de transmission. Car selon le traditionaliste Nzong Biang : « le Mvett ne s’apprend pas dans les livres, il se vit, s’écoute et se transmet dans un cadre initiatique rigoureux », a-t-il dit.
Parallèlement, la concurrence des cultures numériques accentue cette fragilité. Les plateformes de streaming, les contenus courts et les nouvelles formes d’expression culturelle captent l’attention des publics, reléguant les arts traditionnels au second plan. Le Mvett, qui repose sur la lenteur, la profondeur et l’oralité, se retrouve en décalage avec les nouveaux modes de consommation culturelle.
« Nous assistons à une véritable reconfiguration des pratiques culturelles. Les jeunes ne rejettent pas nécessairement le Mvett, mais ils évoluent dans un écosystème où la rapidité, l’image et l’instantanéité dominent », analyse Jean Marc Moussavou, sociologue, avant de renchérir : « Le défi n’est pas seulement de préserver cet art, mais de repenser ses modes de transmission pour qu’il puisse dialoguer avec ces nouvelles réalités ».
Faut-il pour autant conclure à une disparition imminente du Mvett ? Pas nécessairement. Malgré les fragilités, des initiatives se multiplient pour sauvegarder et valoriser cet héritage, festivals, programmes de documentation, intégration dans les politiques patrimoniales, mais aussi adaptation aux supports modernes via l’audiovisuel et les plateformes numériques. Dans le même élan, l’inscription du Mvet Oyeng au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO constitue un tournant décisif : elle renforce sa visibilité internationale, légitime les efforts de transmission et offre de nouvelles perspectives pour reconnecter les jeunes générations à cet art ancestral.
Entre préservation de l’authenticité et nécessité d’évolution, l’enjeu est de taille : maintenir vivant un pan essentiel de l’identité culturelle tout en l’inscrivant dans son époque. Plus qu’un simple art, le Mvett est une mémoire. Et comme toute mémoire, il ne peut survivre que s’il est transmis.

