Au Gabon, la récurrence des mouvements de grève dans le secteur de l’éducation remet au cœur du débat public une question sensible : comment concilier le droit constitutionnel de grève des enseignants et le droit fondamental à l’éducation des élèves ? Entre revendications sociales légitimes et avenir de la jeunesse fragilisé, l’équilibre demeure précaire.
La loi gabonaise reconnaît le droit de grève, notamment dans l’article 15 du code de travail de 2021, qui garantit la liberté syndicale et le droit de grève. Tout en encadrant son exercice avec des obligations comme le service minimum, le respect du préavis et l’interdiction de la grève purement politique ou de solidarité sans transversalité. « L’article 15 du Code du travail de 2021 consacre un équilibre juridique délicat : il protège l’action collective des travailleurs tout en rappelant que l’exercice du droit de grève doit rester encadré, proportionné et orienté vers la défense d’intérêts professionnels clairement identifiés », a indiqué maître Gilles Lepebe, Juriste.
Pour les enseignants, il représente un moyen de pression essentiel face à des revendications souvent anciennes : rappels de salaires, intégrations administratives, avancements bloqués, conditions de travail difficiles. Dans bien des cas, la grève apparaît comme l’ultime levier pour se faire entendre. « Il faut comprendre que la grève n’est pas d’abord une volonté de nuire aux apprenants, mais l’expression d’un malaise structurel. Des salaires impayés ou des carrières bloquées affectent directement la motivation et la qualité de l’enseignement. À terme, ignorer ces revendications revient à fragiliser l’école elle-même », souligne Jean-Marc Ondo, sociologue.
Mais pendant que le bras de fer se prolonge, ce sont les élèves qui paient le prix le plus lourd. Programmes inachevés, examens reportés ou préparés dans l’urgence, années scolaires tronquées : la discontinuité des apprentissages fragilise l’acquisition des savoirs fondamentaux. À long terme, cette instabilité accentue les inégalités, notamment entre les familles capables de se tourner vers le privé et celles qui dépendent exclusivement de l’école publique. « Les parents qui ont les moyens compensent par des cours privés ou l’inscription dans des établissements payants, Mais pour les familles modestes, l’arrêt des cours est un vrai coup dur », déplore Yves Landry, un parent d’élèves.
Face à cette tension, l’État se trouve dans une position délicate. Restreindre le droit de grève serait perçu comme une atteinte aux libertés syndicales, tandis que l’absence de mécanismes de régulation fragilise le droit à l’éducation, pourtant garanti par les textes nationaux et internationaux. Cette confrontation révèle les limites du dialogue social, souvent réactif et conflictuel, plutôt que préventif et structuré.
Pour de nombreux experts, la sortie de crise passe par une refondation du dialogue social dans le secteur éducatif. Anticipation des revendications, respect des engagements pris, cadres clairs de négociation et dispositifs permettant d’assurer une continuité minimale des enseignements figurent parmi les pistes évoquées.
Au-delà du débat juridique et syndical, la question de l’équilibre entre droit de grève et droit à l’éducation est un enjeu de société. Elle engage l’avenir de la jeunesse et, à travers elle, celui du pays tout entier. Trouver un compromis durable n’est donc pas une option, mais une nécessité pour garantir une école stable, équitable et porteuse d’espoir.

