Lambaréné est une ville qui respire par ses eaux, mais elle bat au rythme de ses illustres immortels. Si le monde entier connaît le nom du « Grand Blanc », Albert Schweitzer, les initiés et les enfants du fleuve savent qu’un autre géant veille sur l’île. Bien avant l’hôpital et les missions, régnait un homme dont le rayonnement aurait été promis par l’astre lui-même : Nkombé, le prince d’Aloninan’alongo, celui que l’histoire a couronné « Roi Soleil ».
La légende de Nkombé ne naît pas dans le fracas des armes, mais dans la douceur d’un geste. On raconte qu’étant jeune, il prit soin d’un vieillard abandonné. Touché par cette humanité, le vieil homme convoqua le jeune Nkombé un jour où le soleil brûlait au zénith. Là, sous la lumière crue, il lui promit un destin semblable à celui de l’astre : un rayonnement absolu.
Chassé par son père chez les Enenga de Zilé, Nkombé partit forger son empire loin des siens. Il s’établit à Adolinanongo, « le lieu d’où l’on regarde d’en haut », et devint le maître incontesté des Galoa. Guerrier redoutable, il fit la guerre aux Akélé pour sécuriser les routes de l’Ogooué et de la Ngounié, bâtissant sa puissance sur la terre, les plantations et le commerce.
L’architecte de l’ouverture
Nkombé n’était pas seulement un chef de guerre ; il fut aussi l’un des premiers visionnaires de Lambaréné. Il comprit très tôt que l’avenir de son peuple passait par l’ouverture au monde. En accueillant les explorateurs Alfred Marche et le marquis de Compiègne, ou encore en facilitant l’installation de factoreries comme celle de Bruce Walker, père du futur premier prêtre gabonais, Raponda Walker, il fit de « Lembaréni » un carrefour incontournable.
Pourtant, malgré son autorité, Nkombé respectait l’ordre ancestral. Il partageait le pouvoir avec la reine Evindo, cheffe des Ayangué, seule détentrice du droit sur la terre. Lui était le bras armé, le conseiller et le stratège, naviguant entre les traditions et les premières vagues de la modernité.
Comme souvent pour les soleils trop brillants, la fin vient de l’intérieur. Nkombé succomba à une trahison, empoisonné lors d’un conflit interne par un breuvage mortel. On raconte que, sentant ses forces le quitter, il remit sa canne à un chef spirituel avec ces derniers mots : « Venge-moi. ». Il disparut vers 1874, laissant derrière lui un empire composé de 120 femmes, de centaines d’esclaves, mais surtout une lignée et un nom qui, un siècle et demi plus tard, refusent de s’éteindre.
Une mémoire entretenue
Aujourd’hui, à l’entrée de l’île de Lambaréné, sa stèle rappelle aux voyageurs qu’ils foulent une terre royale. Si ses reliques et son célèbre casque de vieillard ont rejoint l’ombre des archives sacrées de l’Église dans les années 1960, son esprit, lui, continue de hanter les rives de l’Ogooué.
Évoquer Nkombé aujourd’hui, comme le fait son arrière-petite-fille Albertine Onanga, du haut de ses 78 ans, c’est se souvenir d’un homme qui « aimait les gens » et qui sut, par sa force et sa diplomatie, placer Lambaréné sur la carte du monde. Le Roi Soleil continue ainsi de veiller sur le fleuve, rappelant que l’histoire du Gabon s’écrit d’abord à travers la grandeur de ses fils.

