Au Gabon, les violences conjugales ne se jouent pas uniquement dans l’intimité du couple. Derrière les portes closes des foyers, un autre acteur, souvent ignoré, participe à leur perpétuation : la famille. Loin d’être toujours un refuge, elle peut devenir un facteur aggravant, en renforçant le silence, la pression sociale et la banalisation des abus.
Le phénomène reste préoccupant. Selon des données récentes de l’UNESCO, près de 48 % des femmes au Gabon ont subi des violences conjugales au cours de leur vie. Malgré un cadre légal renforcé, notamment avec la loi de 2021 contre les violences faites aux femmes, les agressions continuent de se produire, parfois jusqu’à entraîner des décès. Dans ce contexte, la famille joue un rôle ambivalent. Selon plusieurs témoignages et analyses, elle intervient souvent non pas pour protéger la victime, mais pour préserver l’unité du foyer et l’image sociale du couple.
Parents, beaux-parents ou aînés encouragent fréquemment les victimes à « supporter », à « faire des efforts » ou à éviter de porter plainte. La violence est ainsi minimisée, voire normalisée. Dans certains cas, elle est perçue comme une étape ordinaire de la vie conjugale. « Quand mon conjoint m’a frappée pour la première fois, je me suis confiée à ma mère. Elle m’a répondu que, dans chaque couple, il y a des hauts et des bas, et que la femme est celle qui est en mesure de supporter tout type de situation dans le foyer », confie Arielle Lydie, une victime, avant d’ajouter : « À l’âge de 50 ans, étant toujours célibataire, ma mère disait ne pas vouloir que je finisse comme elle ».
Ce discours enferme les victimes dans le silence et la dépendance, sous l’effet de normes sociales qui sacralisent le couple. Perçu comme une institution à préserver à tout prix, même au détriment des victimes, il rend toute intervention extérieure taboue. Intervenir dans les affaires conjugales reste tabou, comme le suggère l’adage populaire selon lequel « on ne parle pas des choses de deux personnes qui se sont déjà vues nues ». Dans ce schéma, la famille devient un espace de régulation informelle, où les conflits doivent se résoudre en interne, sans recours aux autorités. Résultat : de nombreuses victimes renoncent à dénoncer leur agresseur.
Pour le sociologue Jean Morel Moussadji, cette pression familiale a des conséquences directes. « Une grande proportion de victimes, hommes comme femmes, choisissent de ne rien faire après avoir subi des violences, souvent par peur du jugement ou par manque de soutien », indique-t-il. Le silence est d’autant plus fort que les rôles sociaux restent rigides. Si les femmes sont majoritairement victimes, les hommes violentés demeurent eux aussi invisibles, freinés par des stéréotypes liés à la virilité.
Si les lois existent, leur efficacité se heurte à ces résistances culturelles. Une partie de la population considère encore que les violences conjugales doivent être réglées au sein de la famille plutôt que devant la justice. Ainsi, le véritable enjeu dépasse le cadre juridique : il s’agit d’un combat sociétal. Changer les mentalités, déconstruire les normes de domination et redonner à la famille son rôle protecteur deviennent essentiels.

