Derrière des piquets de bois et des bornes en béton se jouent parfois des drames familiaux, des conflits de voisinage et des batailles judiciaires interminables. Le bornage, opération technique en apparence anodine, est devenu au Gabon l’un des principaux foyers de tensions foncières.
À Libreville, Owendo, Akanda ou dans les villes de l’intérieur, les conflits fonciers commencent souvent par une phrase banale : « Ce terrain empiète sur le mien ». Quelques centimètres de trop suffisent à déclencher une guerre silencieuse, faite de menaces, de constructions précipitées, de plaintes et parfois de violence. Dans un contexte où la terre est rare, chère et mal sécurisée juridiquement, le bornage est devenu un enjeu explosif.
Le bornage consiste à délimiter officiellement les limites d’une parcelle à l’aide de repères physiques et de documents cadastraux. Théoriquement, il doit prévenir les conflits. Concrètement, au Gabon, il les révèle ou les déclenche. Absence de cadastre fiable, titres fonciers incomplets ou absents, plans approximatifs : autant de failles qui rendent les limites contestables. « Beaucoup de terrains ont été attribués sans relevés précis. On travaille parfois avec des plans datant de plusieurs décennies », explique Pierre Bongolo, expert foncier. Résultat : deux titres peuvent se chevaucher, ou une parcelle réelle ne pas correspondre aux dimensions indiquées sur le papier.
La guerre des mètres carrés se joue aussi au sein des familles. Héritages mal partagés, ventes informelles, accords verbaux jamais formalisés : le bornage vient souvent briser un équilibre fragile. Un terrain longtemps occupé sans contestation devient soudain litigieux lorsqu’un héritier décide de construire ou de vendre. « On pensait que chacun connaissait sa part. Le jour du bornage, on s’est rendu compte que rien n’était clair », raconte Aline Mbazogho, un habitant d’Owendo, aujourd’hui en procès avec ses propres frères. Ces conflits, longs et coûteux, laissent des familles divisées durablement.
Dans les zones urbaines et périurbaines, la flambée des prix du foncier attise les tensions. Certains propriétaires procèdent à des bornages opportunistes, élargissant discrètement leur parcelle au détriment du voisin. D’autres font appel à des géomètres peu scrupuleux ou à des agents intermédiaires opérant en marge des règles. Ces pratiques alimentent un sentiment d’injustice et de méfiance généralisée. Le terrain, autrefois espace de vie, devient objet de suspicion permanente.
Lorsque le bornage est contesté, le recours à la justice s’impose. Mais les procédures sont longues, techniques et coûteuses. Expertises contradictoires, contre-expertises, reports d’audience : pendant ce temps, les constructions se poursuivent, souvent pour « occuper le terrain » et créer un fait accompli. « Le bornage et la construction sont deux étapes distinctes. Tant que la situation foncière n’est pas juridiquement stabilisée, toute construction expose son auteur à des risques importants. Notre rôle est justement d’orienter les usagers vers une sécurisation préalable afin d’éviter des conflits longs et coûteux », explique Pepito Ulrick Mombé, directeur juridique à l’ANUTTC, avant de renchérir « construire sur un terrain en litige ne crée aucun droit. Au contraire, cela aggrave la situation juridique du dossier. Les citoyens doivent comprendre qu’un bâtiment érigé dans ces conditions peut faire l’objet d’une démolition si la justice tranche en leur défaveur ».
Experts et urbanistes s’accordent sur la nécessité de sécuriser le foncier en amont. Cadastre moderne, numérisation des titres, transparence des procédures, information des citoyens : autant de leviers pour désamorcer la guerre silencieuse des mètres carrés.
Longtemps perçu comme un simple acte technique, le bornage ne peut jouer pleinement son rôle de garant de la paix foncière que s’il s’inscrit dans un cadre juridique clair, accessible et sécurisé. Tant que la terre gabonaise restera imparfaitement cartographiée et que les droits de propriété demeureront fragiles, chaque piquet planté continuera de raviver des tensions latentes.
À travers le projet « Un Gabonais, un titre foncier », lancé le 29 janvier dernier, l’État gabonais affiche sa volonté de reprendre la main sur un secteur longtemps marqué par l’imprécision et les conflits. En sécurisant les droits fonciers de 5 100 familles du Grand Libreville, le chef de l’État entend poser les bases d’une réforme structurelle où le bornage ne sera plus un déclencheur de crises, mais un outil de gouvernance, de justice sociale et de paix durable.

