Au Gabon, la question de la dot cristallise depuis plus d’un demi-siècle une tension persistante entre le droit écrit et les réalités sociales. Officiellement interdite par la loi n°20/63 du 31 mai 1963, cette pratique demeure pourtant largement observée et profondément ancrée dans les traditions. Derrière ce paradoxe se dessine un débat complexe, à la croisée des normes juridiques, des héritages culturels et des mutations sociales.
Sur le plan strictement légal, la position de l’État gabonais est sans ambiguïté. L’article 1er de la loi de 1963 interdit formellement « la remise, à l’occasion du mariage, de sommes d’argent ou d’objets de valeur par le futur conjoint à la famille de la future épouse ». En théorie, la dot est donc illégale et passible de sanctions. De plus, le mariage coutumier, lorsqu’il n’est pas célébré devant un officier d’état civil, ne produit aucun effet juridique, comme le rappelle l’article 4 du même texte. Autrement dit, il n’ouvre pas droit aux protections reconnues par le droit civil.
Mais dans les faits, cette interdiction n’a jamais été réellement appliquée. Dans toutes les provinces du pays, la dot reste une étape incontournable du mariage coutumier, souvent perçue comme une condition préalable à la reconnaissance sociale de l’union. Cette persistance met en lumière un décalage profond entre la norme juridique et les pratiques sociales, au point que certains observateurs n’hésitent pas à qualifier la loi de 1963 de « désuète » ou d’« inadaptée ».
Pour comprendre cette interdiction, il faut remonter à son origine. La loi de 1963 est directement liée à l’affaire dite de Colette Meku, une jeune fille du nord du Gabon promise en mariage dès l’enfance. Refusant cette union forcée, elle saisit le président Léon Mba au début des années 1960. L’enquête qui s’ensuivit révéla de nombreux cas similaires de mariages précoces et forcés. C’est dans ce contexte que le législateur décida d’interdire la dot, perçue alors comme un levier favorisant ces abus. L’objectif était clair : protéger les jeunes filles et encadrer les pratiques matrimoniales.
Plus de soixante ans plus tard, la société gabonaise a profondément évolué, mais la question demeure entière. En décembre 2020, le Parlement a adopté un texte visant à encadrer le mariage coutumier et à plafonner la dot, fixée à 1,5 million de francs CFA. Toutefois, en l’absence de publication au Journal officiel, cette réforme reste inapplicable, prolongeant ainsi une ambiguïté juridique déjà ancienne.
Sur le terrain, les avis divergent. Pour beaucoup, la dot ne saurait être réduite à une transaction financière. Elle est avant tout un symbole : celui de l’engagement, du respect et de l’union entre deux familles. « Le mariage coutumier nous permet d’honorer les parents et de concilier les familles. Dépenser des sommes exorbitantes pour le coutumier, c’est exagéré. Cela devrait rester un geste symbolique », estime Charlène, universitaire.
D’autres voix appellent cependant à un débat plus approfondi sur les implications d’une éventuelle légalisation. « Je suis pour la légalisation du mariage coutumier, mais la question doit être posée dans toute sa profondeur. Quid des effets en cas de dissolution ? Sommes-nous prêts à assumer toutes les conséquences de nos coutumes ? », interroge Yfa Yfa, évoquant notamment des pratiques comme la polygamie sans consentement ou le lévirat encore présents dans certaines communautés.
Dans la même veine, Pegui-Bere Boudzanga met en garde contre une approche sélective des traditions. Selon lui, vouloir conserver la dot tout en rejetant certaines obligations coutumières revient à dénaturer le mariage traditionnel. « Beaucoup veulent un mariage coutumier avec une mentalité occidentale. Or, sans ses effets, ce mariage perd sa cohérence », analyse-t-il, pointant une forme d’« anomie sociale » dans les pratiques actuelles.
Du côté des juristes, certaines positions plaident pour une évolution du cadre légal. L’ancienne procureure de la République, Sidonie Flore Ouwè, juge « ridicule » l’interdiction de la dot et appelle à sa légalisation encadrée. Pour elle, il s’agit de reconnaître une réalité sociale tout en la régulant, afin d’éviter les dérives et de protéger les droits des femmes.
Car au-delà du symbole, la pratique de la dot suscite aussi des critiques. Dans certains cas, elle est accusée d’être instrumentalisée à des fins financières, certaines familles en faisant un véritable « fonds de commerce ». Cette dérive alimente les arguments de ceux qui plaident pour un encadrement strict, voire une réforme en profondeur.
En réalité, le débat dépasse largement la seule question juridique. Il interroge la capacité du Gabon à concilier modernité et tradition, droit positif et normes sociales. Faut-il légaliser la dot au risque d’entériner certaines pratiques contestées ? Ou maintenir son interdiction au risque de continuer à ignorer une réalité culturelle profondément enracinée ?
Une chose est certaine : plus de soixante ans après son interdiction, la dot continue d’exister, portée par des valeurs de transmission, d’identité et de cohésion familiale. Entre héritage et évolution, le Gabon se trouve face à un choix délicat : adapter la loi à la société ou continuer à faire coexister, dans une ambiguïté persistante, deux visions du mariage que tout semble opposer… mais que la réalité oblige à faire dialoguer.

