Chaque année, à l’occasion des grandes fêtes musulmanes comme l’Aïd, la scène est devenue presque prévisible au Gabon : des commerces de proximité fermés, des quartiers désorganisés, et une avalanche de plaintes. Sur les réseaux sociaux comme dans les rues, le même refrain revient : « On ne peut même pas faire ses courses. » Mais derrière cette indignation cyclique, une question dérange, et rarement posée frontalement : de quoi se plaint-on réellement ? D’une situation subie… ou d’un vide que l’on entretient collectivement ?
Le commerce de proximité au Gabon, alimentation, dépôts, services essentiels, est largement dominé par des acteurs du secteur informel, souvent étrangers. Ce constat n’est ni nouveau, ni contesté. Il a même conduit les autorités à agir.
En 2025, le gouvernement a interdit à certains étrangers l’exercice de petits métiers du commerce informel, avec un objectif clair : rééquilibrer l’accès à ces activités au profit des Gabonais et stimuler l’emploi local. Mais cette décision a surtout mis en lumière une réalité plus inconfortable : ces espaces économiques, pourtant accessibles, sont largement délaissés par les nationaux eux-mêmes. Et lorsque ces commerçants ferment, notamment pour des raisons religieuses parfaitement légitimes, c’est tout un pan de la vie quotidienne qui s’interrompt, non pas faute de demande, mais faute de relais.
Le problème ne se limite pas à quelques jours de fermeture. Il s’inscrit dans une organisation économique fragile, où le secteur informel joue un rôle central dans l’approvisionnement des populations. Dans des lieux comme le marché de Mont-Bouët, cœur battant du commerce populaire, cette réalité saute aux yeux : une économie dynamique, mais déséquilibrée dans sa structuration et dans la répartition de ses acteurs.
L’Aïd ne crée pas la pénurie, il la révèle. Il expose une dépendance à des opérateurs économiques qui, logiquement, suspendent leurs activités lors de leurs propres célébrations. Une pause normale ailleurs, mais qui devient un problème ici, faute d’alternative locale suffisamment développée.
C’est ici que le débat devient moins confortable. Car se plaindre de la fermeture des commerces, sans jamais interroger sa propre absence dans ce secteur, relève moins d’une injustice que d’une contradiction. Le manque observé pendant ces périodes n’est pas abstrait. Il est concret : une demande immédiate, constante, solvable. Autrement dit, un marché.
Et pourtant, face à cette évidence économique, beaucoup préfèrent commenter que créer, dénoncer que tenter, attendre que d’autres ouvrent plutôt que d’ouvrir eux-mêmes. Cette posture n’est pas neutre : elle perpétue une dépendance, tout en alimentant une frustration dont on refuse d’assumer la part de responsabilité.
Bien sûr, entreprendre n’est pas simple. « L’accès au financement reste difficile, l’accompagnement encore insuffisant, et l’environnement administratif parfois dissuasif », indiquent certains opérateurs économiques. Mais ces contraintes, bien réelles, ne suffisent pas à expliquer l’ampleur du désengagement observé dans le commerce de proximité. D’autant que des initiatives existent, cherchant à accompagner les entrepreneurs locaux, à structurer le secteur et à faciliter l’entrée dans ces activités. Le problème n’est donc pas uniquement celui des moyens, il est aussi celui de la volonté.
Au fond, la question dépasse largement l’Aïd. Elle touche à une forme de souveraineté économique de base : qui vend dans les quartiers ? Qui capte les revenus de la consommation quotidienne ? Qui assure la continuité des services essentiels ? Tant que ces réponses resteront majoritairement extérieures, les mêmes scènes se répéteront, avec leur lot de plaintes, de frustrations et d’impuissance.
Il est toujours plus facile de pointer du doigt ceux qui ferment que de s’interroger sur ceux qui n’ouvrent jamais. Mais refuser de voir cette réalité, c’est s’installer durablement dans une posture de dépendance tout en dénonçant ses conséquences.
L’Aïd agit alors comme un révélateur brutal : celui d’un potentiel inexploité et d’un choix collectif, implicite, de ne pas s’en saisir. Alors, la prochaine fois que les rideaux seront baissés, la vraie question ne sera peut-être pas : « Pourquoi sont-ils fermés ? » mais plutôt : « Pourquoi ne sommes-nous toujours pas ouverts ? »

