Au Gabon, le recours aux prêts à intérêt s’impose de plus en plus comme une réponse aux difficultés financières des ménages et des petites entreprises. Entre accès limité au crédit bancaire classique et urgences économiques du quotidien, ces mécanismes de financement apparaissent, pour beaucoup, comme une bouffée d’oxygène. Mais derrière cette solution immédiate se cache une réalité plus complexe, parfois lourde de conséquences.
Dans un contexte marqué par un coût de la vie élevé et des revenus souvent instables, de nombreux Gabonais se tournent vers des structures de microfinance, des prêteurs privés ou encore des circuits informels. L’objectif est clair : obtenir rapidement des liquidités pour faire face à une dépense imprévue, une urgence ou combler un déficit de trésorerie. « J’ai eu mon enfant qui a fait un malaise une nuit. N’ayant pas d’argent pour assurer ses soins à l’hôpital, j’ai dû passer par un proche qui m’a aidé à contracter un prêt à intérêt », confie Joël Mboutsou, père de famille.
Cependant, cette accessibilité a un coût. Les taux d’intérêt pratiqués, parfois élevés, voire excessifs dans le secteur informel, sont généralement fixés sans barème officiel. Dans la plupart des cas, ils varient en fonction du niveau de risque perçu par le prêteur, de la relation de confiance avec l’emprunteur, du montant du prêt et de la durée de remboursement. Cette flexibilité, si elle facilite l’accès au crédit, peut également accentuer la pression financière sur les emprunteurs. « Sans mécanismes de protection ni encadrement strict, les emprunteurs se retrouvent rapidement piégés dans un cycle d’endettement difficile à briser », souligne Frantz Allogho, juriste.
Face aux difficultés de remboursement, certains emprunteurs contractent de nouveaux prêts pour honorer leurs engagements précédents, s’enfermant ainsi dans une spirale d’endettement. Cette dynamique peut conduire à une dépendance financière durable, fragilisant davantage des ménages déjà vulnérables. « Nous prenons aussi des risques. Beaucoup de clients n’ont pas de garanties solides, donc les taux appliqués tiennent compte de ces incertitudes. Mais nous essayons de rester flexibles pour permettre aux emprunteurs de s’en sortir », explique un prêteur ayant requis l’anonymat.
En cas de litige, les recours restent limités, notamment dans le secteur informel. Les emprunteurs peuvent saisir les autorités judiciaires ou les services de protection des consommateurs, mais l’absence de contrats formalisés complique souvent les démarches. Certaines associations de défense des consommateurs et des institutions de microfinance réglementées peuvent toutefois jouer un rôle de médiation.
Pour les économistes, il ne s’agit pas de rejeter en bloc le prêt à intérêt, mais plutôt d’en maîtriser les dérives. Encadré de manière rigoureuse, ce mécanisme peut constituer un levier de développement économique, notamment pour les petites et moyennes entreprises.
Pour l’État, l’encadrement de ce secteur représente un enjeu économique et social majeur. « Une formalisation progressive du crédit informel permettrait d’élargir l’assiette fiscale, en intégrant une partie des flux financiers aujourd’hui invisibles dans l’économie officielle », explique l’économiste Gyslain Mapangou Mapangou. « Elle contribuerait également à renforcer la stabilité financière des ménages, réduisant ainsi les situations de précarité chronique qui pèsent sur les politiques sociales publiques », ajoute-t-il.
À terme, un meilleur encadrement favoriserait l’inclusion financière, en orientant davantage d’acteurs vers des institutions réglementées, tout en réduisant les risques d’abus et de surendettement. Un enjeu clé pour bâtir une économie plus structurée, plus transparente et plus résiliente.

