Alors que le bras de fer se poursuit à l’Éducation nationale entre les enseignants et la tutelle, certains établissements scolaires tournent au ralenti. Au-delà des revendications syndicales et des négociations attendues, une réalité plus discrète, mais préoccupante s’impose : des élèves livrés à eux-mêmes, privés de cadre scolaire, tandis que l’oisiveté gagne du terrain avec son lot de dérives et de risques sociaux que l’école permettait jusque-là de contenir.
L’école n’est pas qu’un lieu d’apprentissage. Elle est un rempart contre la délinquance, un espace de socialisation, un cadre structurant. Lorsqu’elle disparaît, même temporairement, les repères s’effondrent. « Depuis l’annonce de la grève, on voit certains des élèves traîner aux carrefours dès le matin. À cet âge, la rue éduque vite et mal », confie Annie, commerçante.
En l’absence de cours, la rue devient un espace d’apprentissage informel, souvent négatif. Petits trafics, fréquentations douteuses, exposition à la violence ou à la consommation de substances, les risques sociaux s’accroissent. « Certains commencent par faire le guet, d’autres par fumer pour passer le temps », indique Jean-Yves, un riverain. Solange, une mère de famille s’inquiète : « en quelques semaines, le comportement de mon fils a changé. L’école le protégeait plus que je ne le pensais ». Autant de dérives qui prospèrent dans le vide laissé par l’institution scolaire, transformant chaque jour sans classe en facteur de fragilisation sociale.
Les parents, souvent contraints par leurs obligations professionnelles, assistent impuissants à cette dérive. « On parle de revendications, mais personne ne parle de ce que deviennent nos enfants pendant ce temps ». Un silence lourd s’installe, presque complice, pendant que les fragilités s’aggravent et que l’école, dernier rempart, vacille.
Dans ce conflit, les élèves sont les grands oubliés. Pris en otage d’un bras de fer institutionnel, ils paient le prix fort d’un système bloqué. Chaque semaine sans cours creuse un retard difficilement rattrapable, fragilise les plus vulnérables et accentue les inégalités entre ceux qui peuvent compenser et les autres.
Les élèves issus de milieux défavorisés sont les plus exposés. Contrairement à d’autres, ils ne disposent ni d’activités encadrées, ni de soutien scolaire privé. Pour certains adolescents, ces périodes de grève deviennent une porte d’entrée vers le décrochage scolaire, voire l’abandon pur et simple de l’école. « Plus l’interruption scolaire se prolonge, plus le risque de décrochage et de normalisation des comportements déviants augmente, rendant le retour à l’école difficile, voire improbable », explique le sociologue Jean-Marc Ondo.
Si la grève traduit un malaise réel au sein de l’Éducation nationale, ses conséquences dépassent largement le cadre du conflit syndical. Laisser perdurer cette situation, c’est accepter le risque d’une génération déscolarisée, démotivée, désabusée. Une jeunesse qui apprend trop tôt que l’école peut s’arrêter, mais que ses conséquences, elles, sont irréversibles.
L’éducation nationale ne peut être un champ de bataille permanent. Les revendications doivent trouver des réponses, mais l’intérêt supérieur de l’enfant doit redevenir la priorité absolue. Chaque jour d’école perdu est une défaite collective. Vivement qu’au sortir des travaux de la commission tripartite qui a débuté ce lundi 12 janvier 2026, des solutions concrètes puissent être trouvées.

