Au Gabon, le constat est alarmant : nos langues vernaculaires s’éteignent au profit du seul français. Plus qu’une simple évolution, ce recul est une véritable hémorragie culturelle. Quand un enfant ne parle plus son ethnie, c’est tout un système de valeurs, de sagesse et de spiritualité qui part en fumée.
Pour le sociologue, Cyr Pavlov Moussavou, il faut : « arrêter de voir la langue comme un simple outil de communication. C’est le socle de notre civilisation de l’oralité. C’est par elle que les parents transmettent les contes et la sagesse ancestrale qui forment des « citoyens responsables ». Sans ce canal, l’enfant perd le lien avec ses us et coutumes et ne peut plus questionner ses racines avant d’agir.
Le linguiste Andy Paul-Mergel Boukango appuie cette analyse en évoquant l’hypothèse Sapir-Whorf : « la langue définit notre vision du monde ». Pour lui, abandonner son ethnie, c’est « accepter de devenir invisible culturellement et de perdre son identité profonde ». Parler sa langue vernaculaire, c’est le seul moyen de véhiculer sa tradition au reste du monde.
Le piège du « tout-français »
Cette extinction silencieuse est accélérée par la mondialisation et l’héritage colonial qui ont imposé le français comme l’unique langue de prestige au Gabon. Le sociologue Cyr Pavlov Moussavou souligne que l’administration impose le français, ce qui conduit inévitablement à « dévaloriser nos langues locales au profit de cet outil colonial ».
Ce déséquilibre crée un complexe de supériorité chez les jeunes qui, selon le linguiste Andy Paul-Mergel Boukango, « estiment que le français est mieux devant leurs ethnies ». On voit ainsi apparaître une génération de spectateurs qui « préfèrent comprendre leur langue sans pourtant la parler ».
Le sauvetage de ce patrimoine est un édifice où chaque acteur de la société doit apporter sa pierre. Pour le linguiste, tout commence dans le cercle familial où les parents ne doivent pas « se lasser de parler l’ethnie commune ». C’est un combat qui doit se prolonger à l’école par l’inscription des langues nationales dans les programmes officiels, mais aussi dans l’espace public.
Cyr Pavlov Moussavou préconise également une modernisation de la transmission : « l’État doit inclure des programmes en langue sur les chaînes locales, tandis que les innovateurs doivent s’emparer du digital pour créer des applications et des jeux ludiques ». L’objectif est clair : rendre la langue à nouveau attractive pour la jeunesse.
L’espoir reste permis, comme en témoigne le parcours personnel d’Andy Paul-Mergel Boukango. « J’ai commencé à parler Fang (ntumu) à 14 ans, parce que ma grand-mère ne parlait pas français ». C’est par l’immersion volontaire et le chant qu’il a réussi à se réapproprier ses racines. Car comme le conclut si bien le sociologue, « il n’y a pas de meilleur héritage que la langue », et la sauver, c’est avant tout « sauver notre culture et notre héritage ancestral ».

