Au Gabon, l’expression est sur toutes les lèvres, souvent prononcée à demi-mot dans les couloirs des administrations : « Donne mon coca ». Ce qui pourrait s’apparenter à une simple demande de rafraîchissement cache en réalité une pratique insidieuse.
C’est un secret de polichinelle. Pour faire avancer un dossier, obtenir un timbre ou accélérer une signature, il faut parfois mettre la main à la poche. Ce geste, trivialement appelé le « coca », est passé du statut de remerciement culturel à celui d’une véritable obligation officieuse.
Interrogé sur la question, le sociologue politique Cyr Pavlov Moussa Moussavou dresse un constat sans appel. « Le coca » est une « forme de corruption passive » qui a gangrené le fonctionnement de l’État.
De la coutume à la condition sine qua non
Si, à l’origine, offrir un verre pouvait être perçu comme un geste de convivialité africaine, la pratique a dévié Selon Moussa Moussavou, ce phénomène est désormais « très ancré dans les administrations publiques gabonaises ». Pire, il s’est institutionnalisé.
« Avec le temps, cela a fini par devenir une norme ou une condition à remplir pour faciliter le traitement d’un dossier », explique le spécialiste. Ce glissement sémantique et pratique transforme le service public, censé être gratuit et accessible, en une prestation commerciale occulte.
Une justice sociale à deux vitesses
Les conséquences de cette banalisation sont désastreuses pour le citoyen lambda. Le sociologue pointe du doigt un impact direct sur la qualité du service public, notamment par la création artificielle d’une « lenteur administrative ».
Le mécanisme est pervers : certains agents publics bloquent ou ralentissent volontairement le traitement des dossiers pour contraindre l’usager à payer. « Ce système de corruption constitue une forme d’injustice », s’indigne Cyr Pavlov Moussa Moussavou.
En effet, une sélection par l’argent s’opère : ceux qui n’ont pas les moyens de « mouiller » l’agent ou de « payer le coca » voient leurs dossiers relégués aux calendes grecques. La République, censée garantir l’égalité des chances, se fracture ainsi entre ceux qui peuvent payer et ceux qui doivent attendre.
La jeunesse en première ligne : un héritage empoisonné
Au-delà des dysfonctionnements administratifs immédiats, c’est l’avenir moral de la nation qui est en jeu. Quelle valeur accorder au travail et au mérite quand le « piston » et le « coca » semblent être les seules voies de réussite ?
Pour le sociologue, le danger est réel : « La mentalité et les comportements des jeunes générations sont souvent un héritage des valeurs morales affichées par les aînés ». En observant leurs parents ou leurs supérieurs hiérarchiques valider la paresse et la corruption, les jeunes risquent de reproduire ces schémas. La normalisation des « petits arrangements » menace de créer une société où l’intégrité est perçue comme une faiblesse et la ruse comme une compétence.
Entre sensibilisation et répression : quelle issue ?
Comment endiguer un phénomène aussi profondément enraciné sans heurter les sensibilités culturelles ? Pour Cyr Pavlov Moussa Moussavou, la réponse doit être double.
D’une part, il préconise la pédagogie : « sensibiliser les agents publics et les usagers sur les conséquences de cette pratique » est impératif pour briser la chaîne de la corruption ordinaire. D’autre part, la sanction reste inévitable. Il appelle à « initier des poursuites judiciaires contre les agents pris en flagrant délit ».
Le « coca », n’est pas une fatalité, mais son éradication demandera davantage qu’une simple volonté, un véritable changement de mentalité collective, où le service rendu redevient un devoir et non une monnaie d’échange.

