Relancer une compagnie aérienne nationale n’est jamais un acte anodin. Avec Fly Gabon, les autorités ont fait le choix d’un symbole fort, reprendre le contrôle du ciel national, désenclaver le territoire et renforcer la souveraineté économique. Mais derrière l’ambition politique, se pose une équation délicate : comment concilier service public, attentes des usagers et viabilité économique, dans un contexte budgétaire contraint ?
Au Gabon, l’avion n’est pas un luxe, mais souvent une nécessité. La configuration géographique du pays, la faiblesse du réseau routier dans certaines zones et les longues distances entre les provinces font du transport aérien un levier stratégique d’intégration nationale.
Dix-neuf ans après la disparition d’Air Gabon et inauguré le 29 août 2024 par le chef de l’État Brice Clotaire Oligui Nguema, Fly Gabon s’inscrit dans cette logique de désenclavement. En assurant des liaisons régulières entre Libreville et l’intérieur du pays, la compagnie a été créée dans le but de réduire l’isolement de certaines localités, faciliter la mobilité des populations, soutenir l’administration territoriale et stimuler les échanges économiques.
Pour le gouvernement, il s’agit aussi de corriger une dépendance historique à des opérateurs privés, souvent peu enclins à desservir des lignes jugées non rentables. En ce sens, Fly Gabon assume une mission de service public, là où le marché seul montre ses limites. Au-delà de l’aspect pratique, Fly Gabon est un marqueur politique. La disparition ou l’échec de précédentes compagnies nationales avait laissé une empreinte durable dans l’opinion. Relancer un pavillon national revient à affirmer la capacité de l’État à investir des secteurs stratégiques et à reprendre la main sur des infrastructures clés.
Dans un contexte régional et international où la souveraineté économique est de plus en plus revendiquée, le transport aérien devient un enjeu d’image, de crédibilité et de sécurité. « Une compagnie nationale bien gérée peut également servir de vitrine pour attirer investisseurs, touristes et partenaires », a indiqué l’économiste Jeremy Biang.
Mais le ciel gabonais pourrait aussi s’avérer être un terrain miné sur le plan financier. L’aviation civile est un secteur coûteux : acquisition ou location d’avions, maintenance, carburant, formation du personnel, normes de sécurité strictes. Pour les finances publiques, le risque est réel de voir Fly Gabon se transformer en gouffre budgétaire, si la rigueur de gestion n’est pas au rendez-vous. « C’est avant tout une entreprise à très forte intensité de capital, avec des charges fixes élevées et une rentabilité fragile », ajoute Jeremy Biang. Pour ce dernier, l’enjeu n’est pas d’exclure toute perte à court terme, mais de garantir que les ressources engagées produisent un réel impact économique et territorial.
La question de la rentabilité est donc centrale. Peut-on exiger d’une compagnie à vocation de service public qu’elle soit immédiatement rentable ? Probablement pas. Mais peut-on accepter des pertes structurelles et durables sans stratégie de redressement ? Certainement pas non plus.
Pour les citoyens, le débat est moins idéologique que concret. Les usagers attendent avant tout des vols réguliers, ponctuels, sécurisés et à des tarifs abordables. Les expériences passées ont rendu l’opinion vigilante : annulations fréquentes, retards, manque d’informations et coûts élevés ont longtemps alimenté la méfiance. « La sécurité est importante, mais la communication aussi. Jusque-là, ça va encore, mais on aimerait qu’à long terme les choses perdurent ainsi », a confié, constant, un usager, avant de poursuivre : « quand un vol est annulé, c’est toute notre activité qui est bloquée. Si Fly Gabon peut maintenir cette régularité, elle m’aura à chaque fois comme client et je ne manquerai pas de la recommander autour de moi ».
Jugée à l’aune de son efficacité quotidienne, la compagnie devra continuer de prouver qu’elle peut offrir un service fiable, respecter les standards internationaux de sécurité et instaurer une relation de confiance durable avec les passagers. Sans cela, le projet, aussi ambitieux soit-il, risque de perdre l’adhésion populaire.
Fly Gabon est aujourd’hui à la croisée des chemins. Elle peut devenir un véritable outil de développement, contribuant à l’intégration nationale et à la relance économique. Mais elle peut aussi, en cas de mauvaise gestion, reproduire les échecs du passé. Plus qu’un simple projet de transport, Fly Gabon est un test grandeur nature de la capacité de l’État à concilier ambition politique, responsabilité budgétaire et attentes citoyennes. Le pari est audacieux. Son succès dépendra moins des annonces que de la constance dans l’exécution.

