La scène est devenue tristement familière. Un homme accusé de vol, un attroupement qui se forme, des cris, des coups. En quelques minutes, la rumeur enfle, la colère déborde et la sentence tombe. Sans enquête, sans défense, sans juge. La foule tranche. La justice populaire a encore frappé en dépit de ce que prévoient les textes de loi.
Dans plusieurs quartiers urbains, ce phénomène gagne du terrain, porté par la colère, la peur et surtout la défiance envers les institutions judiciaires. Pour certains citoyens, il ne s’agit plus de barbarie, mais d’un ultime recours face à une justice jugée lente, inefficace ou inaccessible. A l’aurore, de ce 28 janvier au quartier Mindoubé 1 dans le 5ème arrondissement de Libreville, un jeune homme a été pris à partie pour vol présumé après avoir tenté de s’introduire discrètement dans un logement.
« Le jour se levait à peine quand on a entendu des cris chez le voisin », raconte Madame Nguema, une habitante de Mindoubé 1, encore marquée par la scène, avant de poursuivre : « C’était un jeune inconnu qui essayait de s’échapper par la fenêtre, mais des voisins l’ont reconnu et l’ont rattrapé. Au début, certains voulaient juste le retenir en attendant la police, puis la foule a grossi. Chacun disait qu’il fallait lui faire peur, qu’il ne fallait plus laisser passer ça. Après, tout est allé très vite », ajoute-t-elle.
Comme cette dame, beaucoup reconnaissent l’excès, mais l’expliquent par un sentiment d’abandon. Cambriolages répétés, agressions nocturnes, appels sans réponse, procédures qui n’aboutissent pas, la frustration s’accumule jusqu’à exploser.
Pour de nombreux habitants, la justice populaire est moins un choix qu’un aveu d’impuissance. « Quand on porte plainte, on ne nous rappelle jamais. Les voleurs reviennent dans le quartier. Alors les gens se disent qu’il faut régler ça nous-mêmes », explique Guy-Roger, père de famille. Cette logique dangereuse repose sur une conviction largement répandue : « la loi ne protège plus assez vite ». Pourtant, en agissant ainsi, la foule bascule elle-même dans l’illégalité.
Sur le plan juridique, la justice populaire est strictement prohibée. En effet, l’un des principes généraux du droit dispose que nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude. En latin, ce principe s’exprime ainsi : “Nemo audito propriam turpitudinem”. Concrètement, cela signifie que personne ne peut se faire justice soi-même. « Ce principe fonde l’importance du recours aux institutions judiciaires pour régler les conflits », indique, Ndong Ekoume, Juriste. Il renchérit : « au Gabon, aucun texte juridique ne reconnaît la justice populaire comme mode de règlement des litiges. Ainsi, lorsqu’une personne tente de se faire justice elle-même, cela crée des problèmes juridiques et sociaux, car cela contrevient aux règles en vigueur ».
À titre comparatif, certains pays d’Afrique, comme le Nigeria, le Ghana ou le Mali, connaissent des pratiques de justice populaire encadrées par leurs propres textes ou traditions. Ce n’est pas le cas au Gabon, où seule la justice étatique est légitime.
Lutter contre la justice populaire ne peut se résumer à la répression. Elle suppose de restaurer la confiance entre les citoyens et les institutions : présence policière visible et réactive, traitement diligent des plaintes, information des populations sur leurs droits, sanctions exemplaires contre les abus, mais aussi contre les violences collectives.
Car en cédant à la justice populaire, la société renonce à l’État de droit et ouvre la porte à l’arbitraire. La colère peut être humaine. Mais seule la loi protège durablement. Et lorsque la foule devient juge, bourreau et prison, c’est la justice elle-même qui vacille.

