Alors que les rues du Grand Libreville s’illuminent et vibrent au rythme des célébrations de fin d’année, de nombreuses familles vivent, en marge de cette effervescence, l’épreuve douloureuse du deuil. Pour celles et ceux qui ont perdu un proche durant cette période, la fête ravive cruellement l’absence et transforme la joie collective en une souffrance intime, souvent silencieuse.
Cette réalité, profondément humaine, est connue et reconnue jusqu’au plus haut sommet de l’État. Conscient de la douleur vécue par de nombreux Gabonais en cette période de réjouissances, le président de la République a tenu à adresser un message de compassion et de solidarité à l’endroit des familles éprouvées, rappelant que la Nation ne saurait célébrer sans penser à ceux qui souffrent. « En ces moments de réjouissances, j’ai une pensée profonde pour toutes celles et tous ceux qui ont été éprouvés par le deuil, la maladie ou d’autres souffrances. », a indiqué Brice Clotaire Oligui Nguema, Président de la République lors de son adresse à la Nation du 31 décembre 2025.
Au Gabon, les fêtes de fin d’année sont traditionnellement synonymes de retrouvailles familiales, de repas partagés et de moments de communion. Mais pour les familles endeuillées, cette période agit souvent comme un amplificateur de la douleur. La chaise vide autour de la table, les rituels interrompus et les souvenirs encore vifs rendent l’absence plus lourde à porter.
« Ma meilleure amie et moi avions un rituel chaque fin d’année. Penser que nous ne pourrons plus jamais le faire m’attriste profondément », confie Belinda Mbouna, riveraine, qui a perdu sa meilleure amie quelques jours avant Noël. « Je m’efforce de sourire, mais au fond, le manque est omniprésent », ajoute-t-elle.
Le poids des traditions et du regard social
Dans la société gabonaise, le deuil est encadré par des rites et des codes sociaux forts. S’ils jouent un rôle essentiel dans l’accompagnement des familles, ils peuvent aussi devenir lourds à porter durant les périodes festives. La pression de « faire bonne figure » ou de reprendre une vie normale contraste souvent avec le besoin de recueillement et de temps pour se reconstruire.
« Durant les fêtes, beaucoup d’éléments rappellent la personne disparue : les repas en famille, les musiques, les traditions, les souvenirs. Le cerveau fonctionne par associations ; lorsqu’il reconnaît ces repères, il réactive les souvenirs et les émotions liés à la personne perdue. Cela peut provoquer une grande tristesse, parfois soudaine », explique Hynnel Verley Mawele Mbembou, psychologue clinicien et psychopathologue. Pour certaines personnes endeuillées, participer aux célébrations peut être perçu comme une trahison de la mémoire du disparu ; pour d’autres, c’est un effort douloureux mais nécessaire pour rester connecté aux vivants.
Entre solidarité et solitude
Malgré la douleur, la fin d’année peut aussi être un moment où la solidarité s’exprime avec plus de force. Visites, appels, paroles de réconfort : autant de gestes qui, même modestes, contribuent à alléger le poids du deuil. Les leaders religieux et communautaires rappellent régulièrement l’importance de l’écoute et du soutien envers les familles touchées par une perte. « Quand j’ai perdu mon enfant, quelques jours plus tard, nous célébrions le réveillon de Noël. Mes sœurs m’ont entourée de beaucoup d’amour, car je ressentais une profonde tristesse : je n’avais plus personne pour rendre ces moments magiques », témoigne une mère endeuillée.
Cependant, beaucoup vivent leur peine dans le silence, par pudeur ou par crainte de déranger. Une solitude d’autant plus pesante que l’ambiance générale invite à la joie et à la célébration. Pour certains endeuillés, les fêtes deviennent un temps de recueillement différent, marqué par la prière, la mémoire et la transmission. Allumer une bougie, évoquer le souvenir du disparu ou poser un geste symbolique permet parfois de redonner un sens à ces jours si particuliers.
Si le deuil en période de fêtes demeure une épreuve profondément difficile, il rappelle aussi l’importance de la compassion et de l’humanité partagée. Dans un pays où la communauté occupe une place centrale, accompagner celles et ceux qui souffrent est peut-être la plus sincère des célébrations de fin d’année.

