Coups de poing, insultes filmées, humiliations virales : les scènes de violence dans les établissements scolaires gabonais se multiplient. Autrefois sanctuaire du savoir et de la socialisation, l’école se transforme progressivement en théâtre d’affrontements, nourris et amplifiés par une culture numérique qui redéfinit les rapports entre élèves.
Il y a quelques jours, une vidéo montrant une élève frappée à répétition par une de ses camarades dans un collège de Libreville a fait le tour des réseaux sociaux. Filmée sans aucune intervention des témoins, la scène a suscité une vague d’indignation. Loin d’être isolés, ces faits illustrent une tendance préoccupante : la violence scolaire s’installe, parfois encouragée par la recherche de « buzz » sur TikTok ou Instagram. « On a des camarades qui se battent, qui se filment et publient fièrement la vidéo. Ils cherchent des likes, pas la réprimande », témoigne un élève du lycée Jean-Hilaire Aubame Eyeghe, sous couvert d’anonymat.
Des violences banalisées… et glorifiées
Dans un pays où l’accès à internet s’est démocratisé, les jeunes sont devenus des consommateurs et producteurs frénétiques de contenus en ligne. Mais, la popularité de certaines tendances toxiques, comme les « bagarres d’école », questionne sur leur impact psychologique. Pour certains psychologues, « le téléphone est devenu un prolongement du corps. Quand la violence est filmée, montée et partagée, elle perd son caractère choquant. Elle devient spectacle ». Résultat : les comportements violents ne sont plus des anomalies, mais parfois même des moyens d’affirmation sociale.
Face à cette situation, parents et enseignants semblent démunis. « On confisque les portables, mais ils reviennent le lendemain avec un autre », se désole un professeur . La question du contrôle parental est également soulevée : entre le travail, les difficultés économiques et le manque de sensibilisation, nombreux sont ceux qui ne réalisent pas ce que leurs enfants font en ligne. Pour les autorités, le sujet devient sensible. Des campagnes de sensibilisation ont déjà été organisées dans les lycées par le ministère de l’Éducation nationale, en partenariat avec des psychologues et des acteurs du numérique. Mais les moyens restent limités et les mesures, encore timides.
Au-delà de la violence physique, c’est toute l’ambiance dans l’école qui est impactée. Peur d’être filmé, rumeurs virales, chantages numériques : certains élèves évitent même d’aller à l’école. « Mon fils m’a dit qu’il ne voulait plus aller au lycée, car une vidéo de lui en train de tomber avait été tournée et postée », confie une mère de famille du quartier Ozangue. Le cyberharcèlement devient ainsi une extension de la violence scolaire. « Il n’y a plus de frontière entre l’école et la maison. L’intimidation suit l’élève jusqu’à son lit », alerte un spécialiste.
Des vidéos comme armes à double tranchant
Mais paradoxalement, ces vidéos virales jouent aussi un rôle de révélateur. Là où les violences scolaires pouvaient jadis être étouffées ou ignorées, les réseaux sociaux les exposent désormais au grand jour. Les auteurs peuvent être identifiés, les établissements mis face à leurs responsabilités, et des sanctions peuvent suivre.
« On peut critiquer l’effet de buzz, mais grâce aux vidéos, certains faits ne sont plus tus. Elles forcent l’école, les parents et les autorités à réagir », estime un responsable associatif engagé dans la protection de l’enfance. À leur manière, ces jeunes qui filment deviennent parfois, sans le vouloir, des lanceurs d’alerte voire des « néo-journalistes ».
Repenser l’éducation à l’ère numérique
Si la digitalisation est irréversible, sa gestion ne l’est pas. Beaucoup appellent à une réforme en profondeur de l’éducation numérique au Gabon. Cela passe par des cours obligatoires sur les usages d’internet, des sanctions claires pour les actes violents filmés et partagés, mais aussi par une meilleure implication des plateformes sociales qui hébergent ces contenus.
L’école gabonaise est à un tournant. Elle doit redevenir un lieu d’apprentissage, de respect et de protection. Sans cela, c’est toute une génération qui risque de grandir avec une perception faussée de la violence et du vivre-ensemble.

