Dans les rues de Libreville et du reste du pays, les scènes d’incivisme ne choquent plus grand monde. Déchets abandonnés au pied des panneaux “Interdit de déposer des ordures”, véhicules stationnés sur les trottoirs, feux tricolores ignorés, klaxons incessants à l’approche des carrefours : les exemples abondent. Et le plus inquiétant, c’est que cette anarchie n’est pas seulement tolérée, elle est devenue banale. Une banalité nourrie par l’impunité, elle-même fille de l’inaction des autorités compétentes.
Car oui, des lois, des arrêtés municipaux et des règlements administratifs existent bel et bien pour encadrer la vie en société. Mais quand leur application se fait rare, voire inexistante, le message envoyé est clair : enfreindre les règles n’a aucune conséquence. Pire encore, cela devient parfois une stratégie de survie dans un système où le respect de la norme est considéré comme un acte naïf.
Le 28 septembre 2022, la mairie de Libreville, signait l’arrêté municipal n°0461/PE/CL/SG/DCAJC. Un texte visant à réglementer le dépôt des déchets ménagers et à endiguer les comportements déviants en matière d’hygiène publique. Y sont proscrits : le dépôt anarchique d’ordures, la combustion de déchets à ciel ouvert, l’usage d’enfants pour le dépôt des poubelles, ou encore l’absence de conditionnement adéquat desdits déchets.
Les sanctions prévues sont claires : des amendes allant de 500 à 50 000 FCFA, accompagnées selon les cas de sanctions-réparations comme le nettoyage des zones polluées ou autres travaux manuels proportionnels à la faute commise. En cas de récidive, la peine est doublée. Le cadre juridique est donc posé. Mais sur le terrain, l’insalubrité continue de gagner du terrain. Pourquoi ? Parce que ces sanctions, bien que prévues, ne sont quasiment jamais appliquées. Et sans mise en œuvre, tout texte, aussi bien rédigé soit-il, n’est qu’un décor institutionnel.
Des lois sans exécution : l’État complice malgré lui ?
La responsabilité de cette situation ne repose pas uniquement sur les épaules des citoyens. Elle interpelle en premier lieu l’administration publique. Trop souvent, la force publique rechigne à verbaliser. Par laxisme, par manque de moyens, ou tout simplement par peur de provoquer des tensions sociales dans un climat déjà fragile. Cette absence d’action crée une faille systémique : un environnement où transgresser devient moins risqué que d’obéir.
À travers cette inaction, c’est une culture du laisser-faire qui s’installe. Et elle est d’autant plus toxique qu’elle est invisible. Progressivement, l’exception devient la norme. Ceux qui respectent la loi sont perçus comme marginaux, voire ridicules. Ceux qui la bafouent se targuent de “connaître le système”. Une société où les règles sont respectées seulement par ceux qui y sont contraints n’est plus qu’une illusion d’ordre.
Il faut mesurer l’impact de cette banalisation de l’illégalité. L’incivisme n’est pas seulement un problème d’esthétique urbaine ou de salubrité. Il sape les fondements mêmes de la citoyenneté. Quand l’indiscipline devient routinière, la confiance dans les institutions s’effrite. Le sentiment d’appartenance s’érode. La solidarité laisse place au cynisme. Et dans ce climat de défiance généralisée, chacun joue sa partition, sans souci du bien commun.
Or, l’un des rôles premiers de l’État et des collectivités locales, est de faire appliquer les règles qu’ils édictent. Car une loi sans sanction n’est qu’une promesse non tenue. Elle décrédibilise ceux qui la portent et conforte ceux qui la transgressent. À force de tolérer l’intolérable, l’autorité publique finit par perdre ce qui fait sa légitimité.
Le retour à une société disciplinée passe nécessairement par une justice de proximité, visible, proportionnée, mais ferme. Pas dans l’optique de réprimer pour réprimer, mais pour réhabiliter la règle comme outil de cohésion. Il ne s’agit pas de frapper fort, mais de frapper juste. Avec pédagogie, mais aussi avec rigueur.
Car il y a urgence. Le Gabon, comme beaucoup de pays confrontés aux mêmes dérives, ne pourra construire une véritable démocratie, inclusive et moderne, tant que la loi sera optionnelle. Tant que les textes resteront lettre morte, l’illégalité restera vivante. Et les incivilités, toujours plus criantes.

